Publié par : Perspectives Internationales | 06/08/2012

La loi mémorielle comme soft power : l’exemple du génocide arménien

 

UN GÉNOCIDE RELATIVISE POUR DES CONSIDÉRATIONS GÉOSTRATÉGIQUES

Le 22 décembre 2011, l’Assemblée Nationale française vote une proposition de loi punissant toutes formes de négation du génocide arménien. Les lois mémorielles, catégorie à laquelle appartient l’initiative, désignent rétroactivement l’ensemble des législations punissant la négation ou la révision publiques de «crimes contre l’humanité» définis comme tels. Elles se sont multipliées brusquement à partir de 2001. Mais alors qu’en novembre 2008, le parlement décidait de ne plus voter de lois mémorielles, comment expliquer  la proposition d’un nouveau décret en la matière, surtout après que ce génocide ait déjà été reconnu en 2001?

L’explication ne relève ni d’une réparation d’une injustice historique, ni d’une préoccupation électoraliste, mais résulte d’un soft power. L’on peut-être issu de la diaspora arménienne et reconnaître ce mécanisme sans bien sûr nier en aucune manière le génocide arménien (1). Ce concept se distingue du hard power, désignant tous pouvoirs bâtis sur la coercition physique, le plus souvent armée, manipulée par un État ou une organisation pour contraindre un autre État ou une autre organisation à se soumettre. Le professeur américain Joseph Nye (2) développe celui de soft power, que l’on pourrait expliquer comme suit, au risque de trahir ses nuances: c’est  la capacité d’un État ou d’une organisation à influencer le comportement d’un autre acteur politique, renâclant à s’exécuter conformément aux intérêts du ou des premiers.  Cette capacité s’effectue à travers des moyens non armés comme par exemple des lois mémorielles. Cette «puissance par cooptation» repose sur des ressources intangibles telles que : la réputation positive d’un État, ses capacités de communication, le degré d’ouverture de sa société, l’exemplarité de son comportement,  son rayonnement scientifique et technologique dans un sens large, et enfin son influence au sein des instances internationales, le tout lui permettant d’imposer ses choix à quiconque sans le recours à la force armée.

Durant la Grande Guerre, la France, la Russie et l’Empire Britannique affrontent l’Allemagne et son allié ottoman. C’est dans ce contexte qu’un nouveau génocide s’étend d’avril 1915 à juillet 1916. Dans l’après-guerre fragile, les États-Unis, souhaitent ménager la Turquie kémaliste, afin de contenir l’URSS et contrecarrer l’influence française et britannique dans cette région très prometteuse en termes d’hydrocarbures. Cela l’emporte sur les considérations humanitaires. La France et la Grande-Bretagne, endettées auprès de Washington, acceptent cette situation en reconnaissant toutefois la réalité des massacres. En 1952, la Turquie, qui avait été favorable aux Alliés durant la Seconde Guerre Mondiale, rejoint l’OTAN, dont les membres resteront longtemps divisés sur ce qu’Ankara persistera à nommer le « prétendu génocide arménien ».

SOFT POWER TURC CONTRE SOFT POWER «OCCIDENTAL»

Le premier ministre Tayyip Erdogan, lors de son arrivée au pouvoir en 2003, amorce un virage. Il prône la politique du «bon voisinage», afin notamment de renforcer le dossier d’adhésion de son pays à l’UE par toute une série de réformes et de compromis, mais ainsi faire de son territoire un carrefour d’oléoducs et de gazoducs, ce qui exige une diplomatie plus ouverte, en d’autres termes une séduction par la mise en œuvre d’unsoft power national. C’est dans cette optique que les débats sur la question arménienne, dans le pays, connaissent un nouvel essor. Le Premier ministre estime que le meilleur compromis serait de reconnaître les tueries en niant  leur dimension génocidaire  tout en concédant que le nombre des victimes a dépassé les 300 000 personnes (3). Mais l’Arménie refuse cette ouverture au prétexte qu’il n’y a pas lieu de revenir sur des aspects que la Turquie risque d’occulter et de modifier à son profit. Mais une partie de la société civile turque progressiste suit Erdogan, pour des raisons politiques ou morales.

Le motif électoral pour expliquer l’attitude française n’est pas recevable car l’initiative risque de heurter la communauté franco-turque, toute aussi nombreuse à peu de chose  près, et d’entraîner dans son sillage des musulmans non turcs, par solidarité ou réaction. N’oublions pas non plus qu’en janvier 2001, c’est sous le gouvernement du premier ministre Lionel Jospin qu’avait été promulguée une loi sur la reconnaissance du génocide, ce qui, on le sait, ne lui permit pas de remporter les élections présidentielles de 2002.

LES CONSÉQUENCES PROBABLEMENT DÉSASTREUSES D’UNE LOI MÉMORIELLE

Le moment est particulièrement mal choisi pour voter cette loi, lorsqu’on sait que ladiplomatie de bon voisinage de la Turquie, à la croisée des sphères d’influence perse, arabe et turque, contribue à limiter les effets désastreux de la politique américaine. La Turquie est, en effet, un intermédiaire de premier plan pour limiter le chaos en Irak, en Syrie, négocier sur le nucléaire iranien, au Liban, ou en Asie Centrale. En plus de se mettre à dos les mondes turcophones, la France procure à Erdogan le dernier atout qui lui manquait, à savoir devenir le porte-voix d’un monde arabo-musulman (certes hétérogène, y compris dans les opinions publiques) pourtant séculairement opposé aux Turcs. Les islamistes vont prendre plus d’importance en Turquie en fustigeant la France. Ankara va se saisir de l’occasion pour faire oublier son long passé de cheval de Troie de l’Occident en Orient.

Mais surtout, l’incident est à associer au refus catégorique de Paris de laisser la Turquie intégrer l’UE. Le critère démographique joue un rôle central dans ce refus. En effet, alors que la démographie de l’Allemagne est moribonde, celle de la France va lui permettre de devenir, à moyenne échéance, la première population des 28 (Croatie comprise), ce qui lui permettra d’obtenir un maximum de représentants à Bruxelles…. sauf si la Turquie est intégrée dans l’UE. Autrement dit, reconnaître le caractère génocidaire de la question arménienne revient à conférer à la Turquie le même degré de culpabilité dont l’Allemagne à souffert, afin de légitimer toute pression à son encontre. Certes, l’Allemagne avait pu intégrer la CECA, puis la CEE sans problème, mais sa diplomatie et sa Défense ont été bridées, par les États vainqueurs, à cause de son statut de vaincu et des crimes de guerre reconnus.

LA FRANCE A LA REMORQUE DE LA DIPLOMATIE ISRAÉLO-AMERICAINE

Terminons la réflexion en rappelant le trouble jeu israélien. Naguère, la Turquie était le grand allié d’Israël. Les deux pays tissent le 23 avril 1996, une alliance militaire déjà amorcée en 1992. En échange, comme l’affirme Haaretz le 27 décembre 2011 (4) , Tel-Aviv demande à quelques-uns des lobbies pro-israéliens à Washington (tous n’y sont pas favorables) d’œuvrer pour empêcher toute reconnaissance de ce génocide. Certes, des intellectuels juifs comme Raphael Lemkin reconnaissent le caractère génocidaire du cas arménien. Mais Israël promeut et à la fois ralentit le dossier pour garder un moyen de pression au cas où Ankara deviendrait trop entreprenante. Les lobbies militaro-industriels israélo-américains s’en accommodent parfaitement, puisqu’à la différence de l’Arménie pro-russe, la Turquie achète du matériel américain. Le 29 juin 2001 par exemple, lors de l’exercice commun Anatolian Eagle, la Turquie expérimente des antimissiles Arrow avec l’assistance israélienne (5).

La situation change lorsqu’Israël ne supporte plus les soudaines poussées de souverainisme turques, amorcées dès la seconde Intifada. Une situation qui s’envenime après l’épisode de la flottille de la liberté dans laquelle des citoyens turcs sont tués. De plus, Ankara ne veut pas que son territoire serve de base pour bombarder l’Iran. Comme la Turquie se mêle des conflits de la région et ambitionne de devenir membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies, le pays devient encombrant. Conséquence immédiate: la Chambre des Représentants américaine, le 5 mars 2010, reconnaît le génocide arménien (6), imitée par la Suède. En avril, le chef du MeretzHaïm Oron, propose une motion à la Knesset: « Quand nous aidons la Turquie à nier ce génocide, nous portons aussi atteinte au souvenir de la Shoah»(7). Le mot génocide est prononcé. Israël active contre la Turquie son soft power par un lobbying antiturc à Washington et en Europe. La France suit. En 2007, Sarkozy ne fait pas mystère de son amitié qu’il entretient avec l’actuel Premier ministre Benyamin Netanyahou et de son hostilité envers la Turquie, qui constituait pourtant l’une de ses premières visites diplomatiques (8). En octobre 2010, des députés UMP refusent ainsi à la Turquie fonds et soutiens pour son adhésion à l’UE.

Les raisons du vote de cette loi mémorielle ne résident donc que dans des intérêts diplomatiques et non scientifiques ou philanthropiques. L’Histoire, comme la mémoire, reste d’abord au service d’une diplomatie.

1. Ce qui est ici notre cas.

2. NYE, Joseph. Bound to Lead: The Changing Nature of American Power. New York: Basic Books, 1990. 308 p.

3. La Turquie menace d’expulser 100 000 clandestins arméniens. Le Monde, 17 mars 2010.

4. Israel mustn’t politicize the Armenian genocide, Haaretz, 27 décembre 2011.

5. The Arrow Missile Interceptor Deployed In Israeli-Turkish-U.S. Air Exercise. The Jewish Institute for National Security Affairs, 29 juin 2001. Le think tank JINSA a réalisé par ailleurs une étude rigoureuse permettant d’écrire une histoire des relations entre les deux pays.

6. Affirmation of the United States Record of the Armenian Genocide resolution. Committee on Foreign Affairs House of Representatives, 111th Congress, second session on H. Res. 252, 4 mars 2010. Serial No. 111–84; BRONNER, Ethan. Israel Risks New Turkish Ire with Recognition of Armenian Genocide. New York Times, 26 décembre 2011.

7. Génocide arménien reconnu par Israël. Le Figaro, 28 avril 2010.

8. Des députés UMP veulent couper les fonds européens pour la Turquie. Le Monde, 14 octobre 2010.

 

Nicolas Ténèze, Docteur en Science Politique, attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’université Toulouse Capitole, membre du Groupe de Recherche Sécurité et Gouvernance, du Groupe de Recherche en Histoire Immédiate et membre associé de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale. Il a publié sur l’arsenal nucléaire pakistanais et israélien, les boucliers antimissiles israélo-américain, les dites «révolutions arabes», et le terrorisme non-conventionnel.

 

POUR CITER CET ARTICLE
TENEZE, Nicolas. La loi mémorielle comme soft power : l’exemple du génocide arménien. In Tribune. Perspectives Internationales [en ligne], 21 janvier 2012 [consulté le …], 4 p. Disponible sur : http://perspectivesinternationales.com/la-loi-memorie…nicolas-teneze/

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