Publié par : Perspectives Internationales | 06/08/2012

Le feu zoroastrien contre la Maguen David : une guerre israélo-iranienne improbable

Nicolas Ténèze, Docteur en Science Politique, attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’université Toulouse Capitole, membre du Groupe de Recherche Sécurité et Gouvernance, du Groupe de Recherche en Histoire Immédiate et membre associé de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale. Il a publié sur l’arsenal nucléaire pakistanais et israélien, les boucliers antimissiles israélo-américain, les dites «révolutions arabes», et le terrorisme non-conventionnel.

Les manchettes de journaux l’affirment, l’État hébreu se prépare à frapper la République islamique d’Iran. La guerre est proche nous assure t-on, en témoignent les manœuvres militaires israélo-américaines et les pourparlers diplomatiques entre les acteurs de cette crise. Si elle devait avoir lieu, elle risquerait d’embraser un Grand Moyen Orien(1) déjà secoué par les coups d’État et les bouleversements sociaux, improprement appelés «printemps arabes». Le conflit engendrerait inévitablement une crise pétrolière sans précédent, car l’Iran pourrait riposter en bombardant les forages d’hydrocarbures dans le Golfe Persique. Cette perspective, en pleine crise économique et financière, nul ne la souhaite évidemment. Alors que la Syrie et le Yémen connaissent depuis un an une guerre civile, que l’Égypte, la Tunisie et la Libye s’enfoncent dans l’islamisme rampant ou clairement revendiqué (sans oublier ce qui se passe au Liban et dans le Kurdistan), une frappe israélienne achèverait de déstabiliser une région à la confluence de plaques géostratégiques.

L’échéance nucléaire de l’Iran: une querelle de date

 

Depuis 2003, date à laquelle l’Iran a recommencé son bras de fer avec l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique, des experts rivalisent de prévisions, pour savoir quand le pays possèdera la bombe et quand débutera la réaction israélienne. Déjà dans les années 1980, certains soutenaient mordicus que l’Iran possédait déjà des ogives nucléaires et que les États-Unis et Israël allaient frapper le pays, en occultant le fait que l’Iran était discrètement soutenu par le Grand et le Petit Satan contre l’Irak (affaire del’Irangate) et qu’environ 15000 juifs habitent toujours l’Iran. Plus récemment, en 2004, la grande revue britannique de référence Jane’s Intelligence prédit qu’«Israël lancera presque certainement une attaque préventive contre l’infrastructure iranienne» (1).L’universitaire américain Bernard Lewis prévient en juin 2006 que Téhéran lancera sa bombe sur Israël le 22 août 2006, une date célébrant le voyage de Mahomet à Jérusalem (2) ! En 2006, l’ISS et l’ISIS retiennent la date de 2009 et la FRS de 2008 (3).

Il faut dire que les services de renseignements américains et israéliens ne sont même pas d’accord sur la date à partir de laquelle le programme iranien arrivera à échéance. L’année 2007 est, à ce titre, instructive. Robert Baer, ancien officier de la CIA, estime en août que la frappe militaire contre l’Iran aura lieu dans les six prochains mois, trois mois environ avant l’assemblage de la première bombe (4). Le NIE américain, quant à lui, analyse que la bombe iranienne sera prête entre 2010 et 2015 (5). Celle du général Mickaël Hayden, directeur américain du renseignement, oscille entre 2012 et 2015 (6), alors que Yossi Baidatz, commandant de l’unité de recherche de Tsahal donne la date à 2009 (7). Mais en juillet 2009, Meir Dagan, patron du Mossad, privilégie plutôt 2014 (8), alors que l’Aman pronostique en 2009 une bombe pour l’été de la même année. Le patron du renseignement militaire Amos Yadlin, deux ans plus tard, donne la date de 2012 quand Dagan et son successeur Tamir Pardo la maintiennent finalement à 2015 (9). Toutefois, il est vrai que le rapport de l’AIEA du 9 novembre 2011, un parmi tant d’autres, suscite des inquiétudes supplémentaires qu’il convient de ne pas négliger.

Un programme international

 

Néanmoins, il est utile de rappeler que ce programme iranien qui suscite tant de crispations ne date pas des années 2000 mais des années 1950 lorsque les États-Unis et la Grande Bretagne y construisirent les premières installations, car l’Iran riche en uranium, les alimentait en minerai. Il s’agissait en même temps de contrôler les velléités persanes dans ce domaine dans le cas où elles deviendraient menaçantes. Dès 1956, Les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et la France forment des ingénieurs Iraniens. A Saclay, le haut commissaire à l’énergie atomique Francis Perrin présente au Shah la pile à eau lourde EL3 Saturne (10). En 1957, un accord de coopération nucléaire civile est élaboré avec Washington. De 1960 à 1964, dans le cadre de l’Atom For Peace, les Américains livrent le centre de recherche de Téhéran. Le Shah conclut en octobre 1961 un contrat avec la France pour l’achat de quatre centrales. En 1970, Téhéran signe le TNP (ce n’est pas le cas d’Israël, et la France ne le signe qu’en 1992). Mais surtout, en 1973, Paris et Téhéran créent Eurodif à Pierrelatte, un consortium binational. Le 18 novembre 1974, une série de contrats officialisent cette coopération nucléaire. Entretemps, est créée par les États-Unis et l’Iran la Commission Économique Mixte qui permet l’exploitation des brevets américains Westinghouse. Dans les années 1980, la coopération occidentale se fait plus discrète pour des raisons géopolitiques complexes même si plusieurs pays occidentaux, dont l’Allemagne, y vendent encore des technologies. A partir des années 1990, la Chine et la Russie modernisent les installations atomiques après que le Pakistan ait collaboré à son programme balistique. Citons aussi l’implication de Dubaï, de la Malaisie ou encore de Singapour.

Le fantasme d’une guerre nucléaire israélo-iranienne

 

Après la première guerre du Golfe, l’Iran devient, pour Israël, une priorité au détriment de l’Irak. Le ministre des Affaires étrangères, Silvan Shalom, l’explique en 2004 : « L’Iran a remplacé Saddam Hussein dans l’exportation de la terreur, de la haine et de l’instabilité. […] L’intervention américaine en Irak est un exemple à suivre (11)». L’État hébreu finance des opérations de déstabilisation contre un pays qui souhaite en réalité, avant même d’affronter Israël, prendre sa revanche sur les sunnites en devenant le grand leader des mondes musulmans. Cela explique pourquoi plusieurs pays arabes sunnites souhaitent y mettre fin avec Israël. Israël ne croit pas que la bombe iranienne sera utilisée. Netanyahou pour des motifs politiques, souhaite peut-être faire oublier la fronde sociale sans précédent qui agite son pays, rongé lui aussi par la crise, par une opération militaire certes légitime, mais qui sera inefficace. Et l’Iran se servira de ce prétexte pour faire lui aussi oublier la situation socio-économique déplorable qui affecte sa population.

Le cas échéant, le risque de l’utilisation du potentiel atomique iranien, s’il existe un jour, ne pourrait s’affranchir des variables, compromettant de facto ces éventuelles conséquences néfastes. En effet, outre ses boucliers antimissiles, Israël, qui entretient une opacité assumée sur ses propres capacités, disposerait de 300 ogives nucléaires, la plupart vectorisées dans trois sous-marins lanceurs d’engins de fabrication allemande: le Tekumah, le Léviathan et le Dolphin (trois de plus doivent encore être livrés). Pourquoi dès lors Téhéran irait défier Israël, au mépris des risques encourus, avec une arme qui pour l’instant n’existe pas encore ? La bombe persane constituerait a posterioriun moyen de pression et un bouclier protégeant l’Iran, permettant d’actionner en toute impunité ses épées conventionnelles : le Hamas et le Hezbollah.

Le risque d’un embrasement géopolitique inutile au nom de la doctrine Begin

 

Israël, État souverain,  a bien sûr le droit et même le devoir de se défendre contre la menace d’une attaque nucléaire telle que l’a brandie le président iranien Ahmadinejad. Une seule bombe de forte puissance suffirait à raser l’État hébreu, alors qu’il en faudrait des dizaines pour faire de même contre l’Iran. Face à ces ennemis, l’Etat hébreu a entrepris par le passé, des stratégies de contre-prolifération, plus connues sous le nom de doctrine Begin, du nom du Premier ministre l’ayant appliqué officiellement pour la première fois. Elle consiste à empêcher par la force la construction d’Armes de Destruction Massive, en assassinant des ingénieurs et en neutralisant des installations de dictatures comme l’Iran, l’Irak ou la Syrie, cela par des missiles, des bombes, ou de simples virus informatiques (tel Stuxnet). En juin 1981 en Irak et en septembre 2007 en Syrie, les forces aériennes israéliennes l’ont déjà matérialisée au mépris du droit international. Par cette doctrine présentée comme une opération préventive (empêcher une menace future, plausible mais hypothétique), Israël affirme tacitement que lui seul à le droit de posséder l’arme nucléaire. En agissant ainsi, Tel-Aviv explique notamment qu’elle protège aussi les autres acteurs régionaux d’une prolifération incontrôlée, et que ses frappes conventionnelles éviteraient de sa part des représailles nucléaires contre le proliférant.

Mais dans le cas présent, détruire les centres nucléaires iraniens serait peu pertinent. D’une part, parce que ces cibles sont enterrées, dont difficile à atteindre, même avec des têtes perforantes. Ensuite, l’Iran possède, grâce à Moscou et Pékin, des systèmes antiaériens performants. De plus, le virus stuxnet et les assassinats d’ingénieurs, ont ralenti ce programme plus efficacement qu’une attaque militaire. Les raids contre Osirak  en 1981 n’ont retardé que de neuf ans les ambitions irakiennes. Et c’est précisément pour se défendre contre ces attaques que l’Irak accéléra ensuite, après 1981, son programme. Israël devrait donc continuer à privilégier la négociation, comme elle l’a fait parfois avec succès. Car l’Iran n’emploiera jamais son arme, même dans des cas extrêmes, sans l’aval de ses parrains chinois et russes, qui, en cas d’action armée israélienne, reconstruiront les installations. Que pourront faire les aigles israéliens contre le foie du Prométhée iranien au risque d’attiser le feu de la poudrière moyen-orientale?

 

1. Concept créé par les néoconservateurs de l’American Enterprise Institute en février 2003, s’étendant de la Mauritanie au Pakistan.2. Jane’s Intelligence Review, septembre 2004, « Khan case raises fears of further proliferation », Andrew Koch.
3. Le Monde Diplomatique, 30 octobre 2007, « Du chaos irakien à l’escalade contre l’Iran », Alain Gresh.
4. FRS« Iran, La bombe fin 2008 ? », 15 mars 2006. Bruno Tertrais
6. United States of America, National Intelligence Estimates, « Iran : Nuclear Intentions and Capabilities », 2007
7. Le Canard Enchaîné, 3 octobre 2007, « Barbouzeries sur une attaque contre l’Iran ».
8. Israelinfos.com, 7 novembre 2007.
9. L’Arche, juillet août 2009, p. 6.
10. Nouvel Observateur, du 13 au 19 janvier 2011, « La bombe atomique pour 2015 ».
11. Dominique Lorentz, Affaire Atomiques, Les Arènes, 2001, p. 254.
12. Haaretz, 30 septembre 2004, « Sharon says US should also disarm Iran, Libya and Syria ».c POUR CITER CET ARTICLE
TENEZE, Nicolas. Le Feu zoroastrien contre la Maguen David : une guerre nucléaire israélo-iranienne improbable. In Tribune. Perspectives Internationales [en ligne], 21 janvier 2012 [consulté le …], 4 p. Disponible sur : http://perspectivesinternationales.com/a-propos/439-2/
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